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À l’UCG, la Professeure An Ansoms appelle à repenser l’éthique de la recherche en contexte de conflit

Butembo, 16 février 2026, rédigé par Hervé Mukulu

— L’Université Catholique du Graben (UCG) a accueilli, ce samedi 16 février 2026, une conférence scientifique de haut niveau sous forme de séminaire autour du thème : « Éthique de la recherche en zone de conflit ». L’activité a été animée par la Professeure An Ansoms, de l’UCLouvain en Belgique, spécialiste des études du développement, et a réuni les membres du Conseil rectoral, les autorités décanales, les responsables des facultés, écoles et instituts, ainsi que des enseignants, chercheurs, doctorants, auditeurs et étudiants.

Pendant près de deux heures, l’oratrice a développé une réflexion dense, critique et profondément enracinée dans les réalités africaines, en particulier celles de l’Est de la République démocratique du Congo. L’exposé, prolongé par un riche échange avec l’auditoire, a permis d’ouvrir un débat majeur sur les limites des cadres classiques de l’éthique scientifique lorsqu’ils sont appliqués à des terrains marqués par la guerre, l’insécurité, les déplacements, les traumatismes collectifs et les profondes asymétries de pouvoir.

Une présence à l’UCG motivée par la réalité du terrain

Dès l’ouverture de son intervention, la Professeure Anne Ansoms a expliqué que son arrivée dans le Grand Nord-Kivu s’inscrivait dans une dynamique scientifique façonnée par l’évolution de la situation sécuritaire dans la région. Elle a reconnu que plusieurs de ses terrains habituels étaient devenus difficilement accessibles, voire suspendus à cause de la guerre. Plutôt que de s’éloigner totalement de l’Est de la RDC, elle a fait le choix de rester ancrée dans cette région avec son équipe de recherche.

Elle a ainsi rappelé qu’au fil des années, plusieurs collègues lui avaient souvent suggéré de venir travailler du côté de Beni et de Butembo. Lorsque l’opportunité s’est enfin présentée, elle a saisi cette occasion avec enthousiasme. Pour elle, cette présence à l’UCG s’inscrit donc à la fois dans une continuité scientifique, une fidélité au terrain congolais, et une volonté de poursuivre une recherche proche des réalités humaines et sociales vécues dans la région.

D’une formation en économie quantitative à une approche qualitative et relationnelle

Professeure à l’UCLouvain depuis 2010, Anne Ansoms s’est présentée comme une économiste de formation, initialement ancrée dans des approches quantitatives. Elle a toutefois souligné que son parcours scientifique l’a progressivement conduite à remettre en question les méthodes standardisées apprises dans sa discipline.

En revenant sur ses premières expériences de terrain, notamment au Rwanda quelques années seulement après le génocide, elle a expliqué comment les enquêtes quantitatives très cadrées qu’elle utilisait se heurtaient souvent à des silences, à des réponses décalées, voire à des contradictions apparentes. Derrière ces réponses, il ne s’agissait pas d’un simple défaut méthodologique de la part des enquêtés, mais d’un signal beaucoup plus profond : certaines questions, même techniquement pertinentes, n’étaient pas adaptées à la sensibilité historique, politique ou sociale du terrain.

Cette expérience l’a progressivement orientée vers les méthodes qualitatives, participatives et relationnelles, où la recherche ne consiste pas seulement à administrer des questionnaires, mais à entrer en interaction avec les personnes, à comprendre ce qu’elles souhaitent réellement partager, et à reconnaître la complexité émotionnelle et éthique du terrain.

Une recherche centrée sur les transformations rurales et les savoirs localement ancrés

La Professeure Ansoms a ensuite présenté les grands axes du travail mené avec son équipe, composée majoritairement, voire presque exclusivement, de chercheurs congolais. Cette précision n’était pas anodine. Elle a insisté sur le fait que la recherche, surtout lorsqu’elle relie une université européenne à des terrains africains, demeure traversée par des héritages coloniaux, des privilèges inégalement répartis et des rapports de pouvoir qu’il faut avoir le courage de nommer.

Son équipe travaille principalement sur les transformations rurales en Afrique centrale : ruée vers les ressources naturelles, mutations agraires, crises sanitaires, transformations des conditions de vie, rapports entre populations locales et grandes dynamiques globales. Mais, a-t-elle précisé, ces populations ne doivent jamais être réduites à des figures passives de victimes. Elles sont aussi porteuses de savoirs, de stratégies, d’intelligences sociales et de capacités d’adaptation que la littérature scientifique dominante a trop souvent marginalisées.

C’est dans cette perspective qu’elle a évoqué la construction d’un lexique critique autour de notions telles que l’agroécologie, l’extractivisme ou la conservation, afin d’enrichir les débats scientifiques mondiaux par des savoirs localement ancrés, notamment dans la région des Grands Lacs. Pour elle, les premiers spécialistes des réalités rurales sont avant tout ceux qui les vivent quotidiennement.

Les dilemmes éthiques et émotionnels : une dimension encore trop peu enseignée

L’un des messages centraux de son intervention a porté sur le déficit de formation autour des dilemmes éthiques réels auxquels les chercheurs sont confrontés sur le terrain. Selon elle, les cursus doctoraux proposent souvent des cours méthodologiques, théoriques et techniques, mais très rarement une réflexion approfondie sur les tensions morales, humaines et émotionnelles qui surgissent dans des contextes sensibles.

Quand l’éthique de la recherche est enseignée, a-t-elle observé, elle l’est souvent sous une forme figée, réglementaire et abstraite. Or, sur le terrain, les dilemmes sont rarement simples. Ils ne se résolvent pas uniquement par l’application mécanique de protocoles écrits. Ils exigent une capacité de jugement, d’adaptation, d’écoute et de négociation permanente.

C’est précisément pour répondre à ce besoin qu’elle a développé un cours spécifiquement consacré à cette thématique, suivi notamment par de nombreux doctorants africains. Ceux-ci y trouvent, selon elle, un espace rare où les réalités de leurs terrains sont enfin reconnues et prises au sérieux par l’institution universitaire.

Derrière les données, des histoires qui méritent aussi une reconnaissance scientifique

La conférencière a attiré l’attention de l’assemblée sur un enjeu souvent sous-estimé : les histoires derrière les données. Elle a plaidé pour que les expériences vécues par les chercheurs sur le terrain soient davantage considérées comme des objets de savoir à part entière, et non comme de simples anecdotes reléguées aux marges de la recherche.

Elle a rappelé que la majorité de la littérature scientifique sur les défis éthiques de la recherche a été produite depuis l’Europe ou l’Amérique du Nord, à partir de réalités souvent très différentes de celles des chercheurs africains. Il est donc nécessaire, selon elle, de diversifier cette littérature, d’y intégrer les voix des chercheurs du continent, et de traiter leurs expériences comme un matériau scientifique légitime.

C’est dans cette logique qu’elle a présenté différentes initiatives éditoriales, notamment la Bukavu Series, qui rassemble des récits de chercheurs et chercheuses confrontés à des défis éthiques et émotionnels dans leurs travaux, ainsi que d’autres ouvrages en accès libre consacrés aux expériences africaines de recherche. Elle a également évoqué un livre plus personnel, dans lequel elle revient sur son propre parcours et sur plusieurs dilemmes rencontrés au fil des années.

L’éthique de la recherche ne peut pas se réduire à des normes importées

Au cœur de la conférence, Anne Ansoms a proposé une critique vigoureuse de la définition dominante de l’éthique scientifique. Selon elle, cette dernière est trop souvent conçue comme un ensemble de réglementations, de directives et de principes juridiques élaborés à partir de contextes européens ou nord-américains, puis imposés comme des standards universels.

Or, une telle approche se heurte rapidement aux réalités africaines, en particulier dans les zones de crise. Elle a illustré cette tension à partir de plusieurs exemples.

L’un d’eux concernait les recherches menées pendant la pandémie de Covid-19. Alors que les cadres européens insistaient sur un ensemble de mesures de protection très strictes — masques, gants, dispositifs sanitaires visibles —, les chercheurs sur le terrain expliquaient qu’une telle apparence pouvait, dans certains contextes, susciter la suspicion, exposer à des réactions hostiles, voire mettre leur vie en danger. Autrement dit, une mesure pensée comme éthiquement correcte dans un bureau européen pouvait devenir, sur le terrain, une source de risque supplémentaire.

Le même constat vaut, selon elle, pour le consentement éclairé. Dans de nombreux protocoles internationaux, le consentement prend la forme d’un document écrit à signer, souvent rédigé dans un langage juridique complexe. Mais dans certains milieux, demander à une personne de signer un texte formel peut être perçu comme une violence, une menace ou un acte de méfiance. Le problème n’est pas le principe du consentement en lui-même, qu’elle juge fondamental, mais sa forme lorsqu’elle n’est pas culturellement et socialement adaptée.

Chercher sans nuire : un idéal nécessaire, mais difficile à garantir mécaniquement

La règle de base du « ne pas nuire » demeure, bien entendu, essentielle dans toute recherche. Toutefois, la Professeure Ansoms a montré qu’en contexte de conflit, ce principe ne peut pas être pensé de manière simpliste.

Comment garantir qu’une recherche ne causera aucun dommage physique, psychologique ou social, quand les terrains eux-mêmes sont traversés par l’incertitude, la violence, les déplacements, la surveillance ou la méfiance ? Comment protéger totalement les participants lorsqu’un simple échange peut être interprété par d’autres acteurs comme une prise de position ? Comment protéger le chercheur lui-même lorsqu’il évolue dans des espaces instables ?

Pour l’oratrice, il est illusoire de croire que tous les risques peuvent être éliminés en amont par une simple checklist administrative. La réalité du terrain impose plutôt une éthique située, évolutive, négociée en interaction constante avec les acteurs concernés.

Positionnalité, pouvoir et soupçon : le chercheur n’arrive jamais neutre sur le terrain

Un autre axe majeur de la conférence a porté sur la positionnalité du chercheur. Anne Ansoms a rappelé qu’aucun chercheur n’arrive sur le terrain comme une présence neutre. Chaque personne y est perçue à travers son apparence, son origine, son genre, son institution d’appartenance, son langage, sa mobilité et l’imaginaire qui l’entoure.

Dans son propre cas, elle a expliqué qu’en tant que femme blanche belge, elle pouvait être successivement perçue comme une humanitaire, une représentante d’ONG, une agente de l’ICCN, une collaboratrice d’institutions de conservation ou une intervenante étrangère. Avant même d’être reconnue comme chercheuse, elle doit donc négocier les interprétations projetées sur elle.

Mais cette réflexion vaut aussi pour les chercheurs africains, qui ne sont pas pour autant dispensés de ces enjeux. Eux aussi sont situés dans des rapports de pouvoir complexes, dépendants de bailleurs, d’institutions, de cadres de financement et de représentations locales parfois contradictoires. La question n’est donc pas de savoir comment atteindre une impossible neutralité, mais comment reconnaître honnêtement sa position et naviguer avec lucidité dans les perceptions qu’elle suscite.

Décoloniser la recherche : au-delà des discours, un impératif structurel

L’intervention a pris une tonalité particulièrement forte lorsque la Professeure Ansoms a abordé les inégalités structurelles de la recherche internationale. Elle a dénoncé avec clarté des mécanismes qui, selon elle, prolongent des logiques coloniales dans la production scientifique contemporaine.

Elle a notamment évoqué les bourses dites « sandwich », dans lesquelles certains doctorants africains ne sont financés qu’une partie de leur parcours, avec l’idée implicite qu’ils “se débrouilleront” lorsqu’ils retournent au Sud. Pour elle, cette logique est profondément injuste. Elle ajoute de la vulnérabilité à des parcours déjà difficiles et repose sur des présupposés inacceptables.

Elle a aussi critiqué la manière dont les thématiques de recherche sont souvent dictées par les bailleurs occidentaux. Les sujets qui confortent certains stéréotypes — violences sexuelles, “minerais de sang”, conflictualité spectaculaire — trouvent plus facilement des financements que d’autres questions pourtant essentielles, comme les enjeux fonciers, les rapports de pouvoir quotidiens ou les dynamiques sociales moins visibles.

Pour la conférencière, la décolonisation de la recherche ne peut pas rester un slogan. Elle suppose de véritables mécanismes autonomes de recherche, permettant aux chercheurs africains de choisir leurs propres objets, de définir leurs priorités, et de travailler dans des conditions dignes, à partir de collaborations réellement collégiales.

À qui profite la connaissance produite ?

La réflexion éthique développée à l’UCG a également interrogé la finalité même de la recherche. Produire de la connaissance, oui. Mais pour qui ? Sous quelle forme ? Dans quelle langue ? Et avec quel niveau d’accessibilité ?

Anne Ansoms a dénoncé le paradoxe d’un système où des recherches financées par des fonds publics, menées grâce à des collaborations publiques, relues par d’autres chercheurs également rémunérés sur fonds publics, finissent par être privatisées dans des revues coûteuses, souvent inaccessibles aux communautés concernées et même à de nombreuses universités africaines.

Elle a ainsi plaidé avec force pour l’accès libre aux savoirs. À ses yeux, il y a une incohérence éthique majeure à prétendre porter la voix des agriculteurs, pêcheurs, communautés autochtones ou populations rurales, tout en enfermant les résultats de la recherche dans des circuits éditoriaux fermés. La restitution, l’accessibilité et le retour aux communautés ne sont pas des éléments secondaires du processus scientifique : ils en constituent une exigence morale centrale.

Une éthique comme processus, non comme formulaire

Au cours d’un entretien accordé à l’issue de la conférence, la Professeure Anne Ansoms a encore clarifié sa pensée en définissant l’éthique scientifique non comme un objet figé, mais comme un processus. Pour elle, l’éthique de la recherche consiste d’abord à naviguer à travers des dilemmes concrets, dans une réflexion continue et en interaction avec les personnes concernées.

Interrogée sur la protection des participants dans les zones sensibles, elle a rappelé l’importance de la transparence, de l’anonymat et de la confidentialité, tout en reconnaissant honnêtement que le chercheur ne peut jamais tout prévoir. Les participants, a-t-elle souligné, ont également le droit de se taire lorsque les risques leur paraissent trop élevés. Et ce silence lui-même peut devenir porteur de sens scientifique.

À la question de savoir si la conception européenne de la recherche s’adapte réellement aux réalités africaines, elle a répondu en insistant sur la nécessité de rompre avec les modèles d’imposition unilatérale. Elle a plaidé pour des formes authentiques de co-construction scientifique, loin de l’imaginaire selon lequel l’expert européen viendrait encore dicter la manière correcte de produire les savoirs.

Un appel aux jeunes chercheurs : garder la flamme scientifique

S’adressant enfin aux jeunes chercheurs et doctorants appelés à travailler dans des contextes sécuritaires difficiles, la Professeure Ansoms leur a livré un conseil à la fois simple et profond : chercher la flamme en soi. Selon elle, toute recherche véritable commence par le désir de comprendre, le besoin de savoir, la volonté d’entrer en relation avec des mondes différents du sien.

Cette flamme ne supprime pas les obstacles, les risques ni les contradictions. Mais elle constitue le point de départ indispensable d’un parcours scientifique digne de ce nom. Encore faut-il, a-t-elle ajouté, pouvoir s’appuyer sur un réseau de soutien, sur des espaces d’échange et sur des institutions capables de reconnaître la complexité réelle du travail de recherche.

Une audience attentive, réceptive et intellectuellement engagée

La conférencière s’est dite particulièrement marquée par la qualité de la réception qui lui a été réservée à l’UCG. Elle a confié avoir perçu chez les participants une forte capacité d’écoute, mais aussi une intelligence critique manifeste. Elle a notamment relevé les rires, les réactions et les signes de reconnaissance qui ont ponctué son intervention, y voyant la preuve que de nombreux savoirs étaient déjà présents dans l’auditoire.

Selon elle, plusieurs participants s’attendaient peut-être à entendre un exposé normatif classique, centré sur des cadres à respecter. Or, son approche visait au contraire à encourager les chercheurs à faire davantage confiance à leurs propres expériences, à leurs propres formes de connaissance et à leur capacité de penser la recherche depuis leurs réalités.

Des collaborations Sud-Sud à consolider

L’activité a également donné lieu à des échanges avec d’autres chercheurs présents, parmi lesquels Patient Polepole, chef de travaux à l’Institut supérieur de développement rural de Bukavu et doctorant à l’UCLouvain. Son témoignage a mis en évidence l’intérêt croissant de collaborations scientifiques enracinées dans le Sud.

Il a souligné que, dans les travaux sur les ressources naturelles et les frontières, l’attention se porte souvent sur les manifestations violentes des conflits, au détriment d’autres rapports de pouvoir tout aussi structurants, notamment ceux qui opposent normes coutumières et normativité étatique ou qui traversent les rapports de genre.

De passage à l’UCG dans le cadre de son séjour scientifique, il a expliqué avoir choisi de réaliser cette étape de son parcours à Butembo plutôt que dans un laboratoire occidental, précisément pour valoriser les apprentissages, les échanges et la production de savoirs à partir du Sud. Une orientation qu’il espère exemplaire pour d’autres jeunes chercheurs.

Une conférence qui s’inscrit dans la vocation scientifique de l’UCG

À travers cette conférence, l’Université Catholique du Graben confirme son ambition de demeurer un espace vivant de réflexion scientifique, ouvert aux débats contemporains majeurs et attentif aux défis spécifiques de la recherche en contexte africain. En accueillant une intervention de cette portée, l’UCG offre à sa communauté académique non seulement un cadre de formation intellectuelle, mais aussi un lieu de questionnement critique sur les conditions mêmes de production des savoirs.

Le séminaire du 16 février 2026 aura ainsi permis de poser des questions fondamentales : comment produire une recherche rigoureuse sans trahir les réalités du terrain ? Comment protéger sans rigidifier ? Comment collaborer sans reproduire les hiérarchies héritées de l’histoire ? Comment restituer la connaissance à ceux dont les vies nourrissent les enquêtes ?

Autant d’interrogations qui ne concernent pas seulement les zones de conflit, mais la mission même de l’université dans une société traversée par des crises multiples. À l’UCG, cette réflexion a trouvé un écho profond, à la mesure des défis que portent aujourd’hui les chercheurs, enseignants et étudiants de la région.

 

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