
A L’UCG, Professeure Judith Verweijen décrypte les liens entre environnement, climat et conflits
L’Université Catholique du Graben (UCG), à travers ses activités scientifiques, a accueilli le mardi 31 mars 2026 une conférence de haut niveau animée par la professeure Judith Verweijen, de l’Université d’Utrecht (Pays-Bas). Organisée à l’amphithéâtre Malumalu I, au site Horizon, cette rencontre a porté sur un thème central dans les débats contemporains : « Environnement et conflit ».
Face à un auditoire composé d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants, l’intervenante a proposé une lecture nuancée et critique des relations entre changement climatique, gouvernance et dynamiques conflictuelles.
Au-delà des idées reçues : un lien non automatique entre climat et conflits
D’entrée de jeu, la professeure Verweijen a déconstruit une idée largement répandue : celle selon laquelle le changement climatique entraînerait automatiquement des conflits violents.
S’appuyant sur plusieurs exemples, elle a démontré que les effets environnementaux dépendent fortement du contexte. Ainsi, une baisse de la production halieutique dans le lac Édouard ne signifie pas nécessairement une crise irréversible : elle peut aussi stimuler l’innovation, notamment à travers le développement de la pisciculture.
De même, les pénuries ne conduisent pas systématiquement à des migrations massives ou à des conflits. Les populations peuvent s’adapter, notamment lorsqu’elles bénéficient d’un environnement institutionnel stable et de politiques publiques efficaces.
« Tout dépend de la gouvernance », a-t-elle insisté, soulignant que la gestion des ressources naturelles constitue un facteur déterminant.
Migration, tensions et conflits : une relation à relativiser
La conférencière a également abordé la question des migrations, souvent associée aux conflits. Là encore, elle appelle à la prudence.
Historiquement, les migrations ont aussi contribué à la prospérité économique, comme ce fut le cas dans les pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. Les migrants ont souvent occupé des secteurs délaissés, apportant une main-d’œuvre essentielle.
Certes, des tensions sociales peuvent apparaître, mais celles-ci ne débouchent pas nécessairement sur des violences. La guerre, rappelle-t-elle, est un processus organisé, impliquant des décisions politiques, des ressources et des stratégies. Elle ne résulte pas mécaniquement de facteurs environnementaux.
La montée du concept de « sécurité climatique »
Un autre axe majeur de la conférence a porté sur l’émergence du concept de « sécurité climatique », popularisé depuis les années 2000.
Ce concept repose sur l’idée que le changement climatique agit comme un « multiplicateur de menaces », exacerbant les tensions existantes, notamment autour des ressources naturelles et des migrations.
Adopté par les institutions internationales, les organisations de défense et les acteurs humanitaires, ce cadre d’analyse s’est imposé dans les politiques globales de sécurité, notamment après que le Conseil de sécurité de l’ONU s’en est saisi en 2011.
Une notion critiquée : confusion et simplification
Toutefois, Judith Verweijen a souligné les limites de cette approche. La notion de sécurité climatique reste marquée par une forte ambiguïté, notamment autour du concept même de « sécurité » : s’agit-il de sécurité humaine (bien-être, pauvreté) ou de sécurité stratégique (militaire) ?
Sur le plan scientifique, les preuves d’un lien direct entre changement climatique et conflits violents demeurent faibles. Les recherches montrent que les facteurs politiques — gouvernance, décisions des élites, intérêts économiques — sont souvent bien plus déterminants.
Certaines analyses vont jusqu’à qualifier la sécurité climatique de « construction politique », servant parfois des agendas géopolitiques.
Le risque de « climatisation » des conflits
L’un des apports majeurs de la conférence réside dans la critique de la « climatisation » des conflits, c’est-à-dire la tendance à attribuer abusivement au changement climatique des crises complexes.
L’exemple de la Syrie illustre cette dérive. Si la sécheresse de 2007-2008 a été invoquée comme facteur déclencheur de la guerre, l’analyse montre que des politiques agricoles inadaptées, la suppression des subventions et l’absence de stratégie de résilience ont joué un rôle central.
Ainsi, réduire les conflits à des causes climatiques revient à occulter les responsabilités politiques et structurelles.
RDC : gouvernance, ressources et conflits
Interrogée sur le contexte congolais, la professeure Verweijen a mis en évidence le rôle crucial de la gouvernance dans les dynamiques conflictuelles de l’Est de la RDC.
L’exploitation illégale des ressources minières, facilitée par la contrebande et un climat des affaires contraignant, alimente les groupes armés. Ces dynamiques ne relèvent pas du climat, mais bien de choix politiques, économiques et institutionnels.
Elle souligne ainsi que l’amélioration de la gouvernance — notamment dans les secteurs agricole et minier — pourrait atténuer les effets du changement climatique et réduire les risques de conflit.
Sécuriser le climat : risques et opportunités
La « sécurisation » du changement climatique constitue un autre point de débat. Présenter le climat comme une menace sécuritaire peut mobiliser davantage les États, notamment occidentaux, à agir.
Cependant, cette approche comporte un risque majeur : celui de dépolitiser les conflits en invisibilisant le rôle des acteurs humains et des décisions politiques.
Paix en RDC : des processus encore incomplets
Abordant les dynamiques sécuritaires dans l’Est de la RDC, Judith Verweijen a estimé que les processus en cours — notamment les accords de Washington et les discussions de Doha — restent insuffisants.
Ces initiatives n’incluent pas l’ensemble des acteurs régionaux et locaux, notamment certains groupes armés et communautés affectées. Or, une paix durable suppose une approche inclusive, prenant en compte les causes profondes des conflits, notamment foncières, identitaires et de gouvernance.
Message aux scientifiques : recentrer le débat
En conclusion, la professeure a adressé un message clair à la communauté scientifique :
Les facteurs environnementaux comptent, mais ils ne doivent pas occulter les causes politiques des conflits. La guerre reste une construction humaine, et non un produit direct du changement climatique.
Un débat ouvert pour la recherche et l’action
Cette conférence a permis d’ouvrir un débat essentiel au croisement des sciences environnementales, politiques et sociales. Elle invite à dépasser les approches simplistes et à privilégier des analyses contextuelles, intégrant pleinement les dimensions de gouvernance.
À l’UCG, cette réflexion s’inscrit dans une dynamique académique visant à produire des connaissances utiles pour comprendre et transformer les réalités complexes de la région des Grands Lacs.
Le Professeur Paul Vikanza, doyen de la faculté des Sciences Agronomiques et qui travaillent avec la Professeure Judith Verweijen depuis des années, a saisi l’occasion pour demander à la chercheure de bien accepter d’encadrer les jeunes chercheurs de l’UCG dans son champs de recherche qui est vaste et intéressant.
Rédigé par Hervé Mukulu


